Aller au contenu
AliochaIordanoff

Marche du temps profond · vingtième station

L'Anthropocène

Un pas pour un million d'années. Après 4,6 kilomètres, la marche du temps profond s'arrête sur l'époque que nous habitons, qui tient dans le dernier centimètre du parcours. Ce texte est celui que je lis à cette dernière station, dans sa version de septembre 2026.

Pas 0 · il y a 4,6 milliards d'annéesPas 4 600 · nous voici ici

4,6 kilomètres de marche, 4,6 milliards d'années, et nous voici ici.L'époque que nous appelons « actuelle » tient dans un centimètre.Une fraction de temps,imperceptible à l'échelle de la Terre.Et pourtant, c'est là que nous nous tenons.C'est de là que nous regardons le monde.

On pourrait croire que l'évolution avance lentement,par petites touches régulières, pas à pas.Cela s'appelle le gradualisme, c'était la vision de Darwin.Et cela vient avec l'idée morale qu'un bon changement serait lent et progressif.

Pourtant nous venons de vivre avec l'expérience de cette marcheque les périodes stables sont ponctuées de bascules soudaines où tout se réorganise.Au franchissement des points de bascule, le système entier change d'état, d'un coup.Une métamorphose.Il est toujours lui-même, mais tout à fait autre en même temps.

Le monde change sous nos yeux.L'humanité transforme le visage de la planète.C'est un fait.Où cela pourrait-il nous mener si nous ne voyons pas cela comme une anomalie ?

Ce n'est pas une rupture avec la nature, car nous sommes la nature.Ce que nous faisons, ce que nous détruisons, ce que nous créons…Tout cela est le fruit du vivant à l'œuvre à travers nous.

Le pétrole est une substance organique,formée par des millions d'années de transformations biologiques.Nos villes, nos machines, nos gestes, notre artisanat, nos égarements aussi…sont faits de la même étoffe que les fourmis, les volcans et les forêts.

Vouloir « protéger la nature » comme si elle était ailleurs,comme si elle n'était pas nous,revient à renforcer la séparation même que nous cherchons à guérir.Tant que nous nous tiendrons en dehors du vivant,comme des gestionnaires ou des sauveurs,nous perpétuerons la fracture.

Il existe un autre chemin.Celui d'une écologie de la conscience.Un chemin qui ne commence pas par l'action,mais par la perception que le cosmos est un,et que nous en faisons partie.Un chemin qui passe par ce retournement subtil où l'on cesse de se croire extérieur au monde,et où l'on commence à l'habiter, depuis l'intérieur.

Préserver la vie ne signifie pas figer le monde dans un état passé qui a aussi été la modernité d'un autre passé.Cela signifie reconnaître que nous appartenons à une trame plus vaste,que nos actes s'inscrivent dans des systèmes plus larges,plus longs, plus subtils, plus puissants.

Peut-être que nous pouvons habiter la Terre non pas comme des propriétaires,mais comme des cohabitants conscients.

L'écologie, ce n'est pas seulement protéger des espèces ou réduire nos empreintes.C'est un art de vivre en lien.C'est apprendre à ressentir que le souffle qui nous traverseest fait des mêmes atomes que les étoiles,que le sol sous nos pieds est le fruit de milliards d'années d'usure,que l'oxygène a d'abord été une pollution dramatique avant d'être source de vie.

Préserver la vie,ce n'est pas préserver une chose.C'est honorer une relation d'interdépendance.C'est apprendre à sentir que chaque souffle,chaque regard,chaque pas est une interaction avec le tissu du vivant.C'est vivre avec et dedans, au lieu de vivre contre ou au-dessus.

Nous ne sommes ni coupables,ni élus.Nous sommes juste une expression passagère de l'univers,qui se pense, qui se cherche,qui peut choisir de se réveiller, car elle peut prendre conscience qu'elle EST Nature.

Alors, ici,à la toute fin de cette marche,je vous invite à un début.Non pas à "sauver" la planète.Mais à ressentir à nouveau le lien qui n'a jamais été perdu.À vous réconcilier avec ce que vous êtes déjà :une parcelle vivante de la Terre,en train de se souvenir d'elle-même.

Avec amour